Une prédication proposée par Thierry Besançon

Lisons-nous le même livre ?

Prière d’illumination

Prions Dieu.

Seigneur, ta parole nous rejoint au quotidien à travers nos frères, leurs attentes et leurs cris, à travers les paroles et les gestes de l’amour de chaque jour.

à travers la joie reçue et le pardon accordé,

à travers la célébration lorsque nous sommes réunis en ton Nom,

à travers la prière lorsque nous sommes tendus vers toi,

à travers les événements qui surviennent sans qu’ils soient voulus ni même attendus,

à travers l’écoute attentive de ton Evangile.

Rends-nous attentifs Seigneur afin que nous prêtions l’oreille et le cœur à ta parole, afin que nous la recevions en tous lieux si divers de la vie, Seigneur, ta Parole est la vérité. Tu nous as donné des oreilles pour l’entendre ; nous t’en supplions, donne nous aussi l’intelligence de la comprendre. Tu nous as donné une bouche pour la lire ; donne-nous aussi la force de la proclamer. Tu nous as donné la vie ; donne-nous aussi le courage de la vivre.

 

 

Lectures

Livre du prophète Zacharie, au chapitre 6, les versets 10 à 13

Tu recevras les dons des captifs, Heldaï, Tobija et Jedaeja, et tu iras toi-même ce jour-là, tu iras dans la maison de Josias, fils de Sophonie, où ils se sont rendus en arrivant de Babylone.

Tu prendras de l’argent et de l’or, et tu en feras des couronnes, que tu mettras sur la tête de Josué, fils de Jotsadak, le souverain sacrificateur.

Tu lui diras : Ainsi parle l’Eternel des armées : Voici : un homme, dont le nom est germe, germera dans son lieu, et bâtira le temple de l’Éternel.

Il bâtira le temple de l’Éternel ; il portera les insignes de la majesté ; il s’assiéra et dominera sur son trône, il sera sacrificateur sur son trône, et une parfaite union régnera entre l’un et l’autre. Il bâtira le temple de l’Éternel ; il portera les insignes de la majesté ; il s’assiéra et dominera sur son trône, il sera sacrificateur sur son trône, et une parfaite union régnera entre l’un et l’autre.

 

Épitre de Paul aux Romains, 3, les versets 3 à 12.

Si quelques-uns n’ont pas cru, leur incrédulité anéantira-t-elle la fidélité de Dieu ?

Loin de là! Que Dieu, au contraire, soit reconnu pour vrai, et tout homme pour menteur, selon qu’il est écrit : Afin que tu sois trouvé juste dans tes paroles, Et que tu triomphes lorsqu’on te juge.

Mais si notre injustice établit la justice de Dieu, que dirons-nous ? Dieu est-il injuste quand il déchaîne sa colère ?

Loin de là ! Autrement, comment Dieu jugerait-il le monde ?

Quoi donc ! Sommes-nous plus excellents? Nullement. Car nous avons déjà prouvé que tous, Juifs et Grecs, sont sous l’empire du péché,

10 selon qu’il est écrit : Il n’y a point de juste, Pas même un seul ;

11 Nul n’est intelligent, Nul ne cherche Dieu ; Tous sont égarés, tous sont pervertis ;

12 Il n’en est aucun qui fasse le bien, Pas même un seul.

 

 

Évangile de Jésus-Christ selon Matthieu, chapitre 16, versets 13 à 20.

13 Jésus, étant arrivé dans le territoire de Césarée de Philippe, demanda à ses disciples : Qui dit-on que je suis, moi, le Fils de l’homme ?

14 Ils répondirent : Les uns disent que tu es Jean Baptiste ; les autres, Élie ; les autres, Jérémie, ou l’un des prophètes.

15 Et vous, leur dit-il, qui dites-vous que je suis ?

16 Simon Pierre répondit : Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant.

17 Jésus, reprenant la parole, lui dit: Tu es heureux, Simon, fils de Jonas; car ce ne sont pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela, mais c’est mon Père qui est dans les cieux.

 

 

Prédication

Selon une lecture assez commune, ce Josué du livre de Zacharie reçoit la révélation qu’il préfigure Christ : Celui dont le nom est Germe sera sacrificateur, c’est-à-dire prêtre, et assis sur un trône ; c’est ce Roi prêtre qui est couronné d’or et d’argent dans la personne de Josué. Il est proclamé prêtre, en même temps que roi de justice et roi de paix. Dieu annoncerait ainsi qu’il fera venir son serviteur, le Germe. On voit l’importance que celui qui est attendu soit, et roi, et prêtre, alors que Samuel annonce les désastres à venir du règne de Saül face au scandale qu’avait représenté la prétention de Saül d’être à la fois roi d’Israël et son prêtre.

 

Est-ce une annonce ? Est-ce l’Annonce ? « Il portera les insignes de la majesté », « Il sera sacrificateur sur son trône ».

Zacharie n’est pas seul à prêcher cela : dans Jérémie, chapitre 23 : « Voici, les jours viennent, dit l’Éternel, Où je susciterai à David un germe juste ; Il régnera en roi et prospérera » ; même chose en Malachie 3, ou Esaïe 7 ; dans le chapitre 9 d’Esaïe, au verset 5 cela donne : « Un enfant nous est né, un fils nous a été donné ! Sur son épaule est le signe du pouvoir ; on l’appellera Admirable, Conseiller, Dieu fort, Prince de Paix ») 

Pourtant, nous le savons nous, il ne s’agira pas d’une couronne, d’or et d’argent, mais d’une crèche, de paille et de bouse. Il ne sera pas sacrificateur, mais sacrificié ; il ne sera pas roi puisque son Royaume ne sera pas de ce monde.

On ne s’étonne pas que les gens de l’époque ne l’aient pas reconnu ! Il est ridicule d’accuser le peuple Juif de « déicide », car celui qui est venu ne pouvait pas être reconnu par l’âme juive imprégnée des visions des prophètes, pleines de gloire, de tapages et de lumières, et des prophéties de Zacharie pleines d’or, d’argent et de pouvoir.

Personne ne l’a reconnu, pas même les disciples : pour eux, c’est un appel, une vocation : celle de Matthieu comptant sa monnaie, de Pierre débarquant ses poissons. Ils suivent, sans savoir trop bien qui. Vous vous souvenez que Christ les traitera plusieurs fois, et jusqu’à la fin, de « personnes sans foi et sans intelligence ». Ce n’est que quelques jours avant la Passion que Pierre, et apparemment lui seul, confessera : « Tu es le Christ, le fils du Dieu vivant », », lequel « Dieu vivant » relativise aussitôt le « mérite » de Pierre : « car ce ne sont pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela, mais c’est mon Père qui est dans les cieux ».

 

Bien-sûr, il ne pouvait pas être reconnu ; mais était-ce même celui qui avait été annoncé ? On frémit : soit simplement que celui qui est annoncé n’est pas venu pourvu des traits sous lesquels il avait été compris qu’il viendrait, soit celui qui est venu n’est pas celui qui était annoncé. Je vais poser la question d’une manière différente : avons-nous, comme on le dit souvent, le même livre ? Notre Ancien Testament est-il spirituellement la Bible des Juifs ?

Ce qui me fait dire que nous n’aurions pas le même livre, ce pourrait être :

 

Son nom: « Bible » ou « Ancien Testament » d’un côté, Tanak pour l’autre : Tanak, acronyme pour Torah (Pour nous le Pentateuque : Genèse, Exode, etc), Nebiim (Prophètes : Esaïe, Amos, etc), et Ketouim (Écrits : Chroniques, Proverbes, etc).

 

Le contenu: très peu de différences, sinon un absent -le livre du prophète Abdias- et l’ordre dans lequel les Livres sont présentés, entre la TaNaK et notre Bible réformée. L’écart est beaucoup plus significatif avec celle de nos frères catholiques romains qui présente des livres supplémentaires (Livre de la Sagesse de Salomon, Siracide, etc ; pour l’essentiel, ce sont ces livres que nos théologiens réformés disent « deutérocanoniques », non canonique au sens strict du terme, mais qui ont une place non négligeable dans l’exégèse romaine).

 

Ce serait évidemment un peu misérable de s’en tenir à ces deux points-là.

La posture religieuse. Martin Buber, dans un livre important « Deux types de foi » (1950) décrit deux façons opposées de croire : d’une part, « Emuna », ou l’abandon confiant d’un peuple à son Dieu, qui le guide toujours, aussi tortueuse, obscure que soit la route qui lui est imposée ; et Pistis ou, suivant Paul, il y a une adhésion première, fondamentalement individuelle, à un contenu de foi, à un credo. En d’autres termes, « le peuple d’Israël » fait confiance sans pouvoir fonder « en raison » cette confiance en son Dieu ; le Chrétien, lui, croit « en raison » à la véracité (en ce qui est vrai : pas en la « réalité ») de ce qui lui est transmis ;

 

Le statut : point significatif, en tout cas pour nous, protestants tenants d’un strict Scriptura sola : pour les juifs, le texte -Tanak- d’une part, et ses interprétations -surtout le Talmud- ont le même statut, la même autorité : le texte, l’interprétation du texte, et la contestation de l’interprétation ont la même autorité ; nous, chrétiens, courons derrière la vérité, une, dogmatique, qui se cacherait derrière chaque verset. Jacques Ellul disait déjà que la contradiction était un des « schémas narratifs » de la Bible, puisque déjà dans notre Bible, certains textes se contredisent. Mais pour le Talmud, c’est comme son principe même : thèse, antithèse, mais sans synthèse ; la « synthèse » deviendrait un dogme ; mais il n’y a pas de « dogmatique » juive. Les lecteurs chrétiens, eux, vont chercher, et (pardon, là c’est le chrétien qui parle) vont déceler une seule voix, un seul message, un dogme unificateur et cohérent en quelque sorte, là où le lecteur juif reste devant ses contradictions, les discussions qui sont au cœur de sa propre foi, peut-être sa foi elle-même. Emmanuel Lévinas dit : « Il faut aimer la Torah plus que Dieu lui-même, et non l’inverse »

 

Mais il y a bien plus que cela. Personne ne devient chrétien en se saisissant d’une Bible, en commençant, comme avec n’importe quel autre livre, par le début : « Au commencement, la terre était déserte et vide » ; et après se la paluche livre après livre, chapitre après chapitre, en se disant d’abord « Tiens, on annonce la venue de quelqu’un » ; puis, après de longues nuits blanches « On l’annonce encore, mais il se fait un peu attendre ». Et puis il arrive à un livre avec pour titre Matthieu, qui commence par « Livre de la généalogie de Jésus Christ », et il se dit « Enfin, nous y voilà ! ». Bien-sûr que non, ça ne se passe pas comme ça !

La grille de lecture d’un chrétien, c’est l’histoire de l’Église, à savoir : un certain Saül de Tarse, juif, citoyen romain, persécuteur et assassin – « Il avait approuvé le meurtre d’Etienne » est-il dit dans les Actes- un beau jour, se met à prêcher que « Vous savez, il y a une dizaine d’années, on a pendu aux bois un type qui, en fait, était peut-être bien ce qu’il disait être : le Christ ». Et puis, plus tard, les gens qui avaient accompagné cet Envoyé ont réagi et, pour crédibiliser les dires de ce Paul mais aussi donner un peu de chair au Christ ; ils ont raconté ce qu’ils avaient connu de la vie de Jésus : oui, nous avons vécu avec lui, assisté à ses miracles, bu ses paroles de vie. Ainsi, ils ont écrit cette histoire vécue avec lui ; et, évidemment, chacun a vécu les choses un peu différemment, ressenti des choses différentes, retenu telle ou telle chose plutôt que telle autre, avec donc des différences, voire des contradictions entre ces écrits, ce qui est tout à fait normal pour des faits remontant à des dizaines d’années, vécus par des personnes d’origines culturelles et sociales différentes. Mais ce qui leur est commun, à ces quatre évangiles et aux Épitres de Paul, c’est que, un peu partout, ces textes sont truffés de références du genre « Il vous a été dit que …. », ou « il est écrit que … ». Alors forcément, le lecteur se demande : « Attends, quand cela a-t-il été dit ? Où cela est-il écrit ? ». Il prend le gros bouquin, et alors seulement, il commence à lire les pages du début. À l’échelle d’un chrétien, à l’échelle de l’Église, je crois, ça se passe largement comme ça. Mais ça change tout, parce que quand on attaque l’Ancien testament après une certaine familiarité avec le Nouveau testament, on ne lit pas les mêmes choses. Et ce n’est pas qu’une question de lunettes : ce n’est pas sur le nez que ça se passe, mais derrière, dans la tête.

 

Sans doute suis-je un pas assez grand lecteur de la Bible -on ne l’est jamais assez ; mais je crois à un sacerdoce universel des livres ; tous me parlent de Lui. La rabbin Delphine Horvilleur a écrit : « Parfois, on est les enfants de nos parents biologiques ou adoptifs. Mais on est toujours ceux de nos bibliothèques, les fils et les filles des histoires qu’on a lues ou entendues. On est tous conçus par procréation littérairement assistée. »

Autrement dit, je ne suis pas un lecteur très assidu de ce qu’on appelle la littérature religieuse ou théologique ; mais j’ai une lecture religieuse d’à peu près tout ce qui me tombe sous la main, ou plutôt sous les yeux : j’ai une lecture religieuse de « L’homme révolté » d’Albert Camus, une lecture théologique de « L’aventure sémiologique » de Roland Barthes etc. Ces lunettes sont déformantes sûrement dans certaines situations, ou en tout cas allant au-delà des intentions de l’auteur- ; mais c’est avec elles que j’ai attaqué un jour une histoire de la « Première révolution » anglaise qui commence par la décapitation du roi Charles Ier en 1649, et se termine par la Restauration de Charles II en 1660, par l’historien spécialiste Bernard Cottret. Et j’y ai lu ceci dans la préface : « L’histoire est fille de son temps. Chaque génération réécrit les grands événements du passé. La révolution anglaise n’échappe pas à la règle ; elle en constitue même l’illustration la plus flagrante. C’est qu’en un sens elle est née non pas de ses ancêtres, mais de sa postérité ; ce n’est pas par ses origines qu’on la comprendra mieux, mais par ses héritages. La « révolution d’Angleterre » a été engendrée par sa petite-fille, la révolution française de 1789, et non l’inverse comme le voudrait le sens commun. ». Et là, vraiment, je vous l’assure : tilt.

 

Bien-sûr, nous ne pouvons pas avoir une lecture « libre », sans a priori néotestamentaires, de l’Ancien testament : pour nous, chrétiens, l’Ancien testament a été engendré par son petit-fils, le nouveau : nous lisons peut-être les mêmes mots que les Juifs, sur un papier de même composition, mais nous ne lisons pas le même Livre.

J’ai eu l’occasion de dire plusieurs fois ma difficulté à rentrer dans certains des textes de l’Ancien testament. Car il ne devrait s’agir pas seulement de comprendre, mais aussi et surtout d’aimer, et, dans ces textes, rien de très aimable : dans le livre des Nombres, un paysan est lapidé « par tout Israël rassemblé » pour avoir seulement ramassé du bois un jour de Sabbat ; en Juges 19, on supporte une scène de viol collectif qui se termine par la victime coupée en morceaux. Il manque quelque chose ; ou plutôt il manque quelqu’un. Et oui, que c’est difficile de rentrer dans ces textes de l’Ancien testament en faisant abstraction de la clé que nous donne le nouveau pour les re-lire. Sans cette clé, on peut, j’allais dire « facilement » leur trouver une signification, voire une intention. Mais beaucoup sont in-sensés, puisque ce n’est pas par eux que je peux faire droit au plus grand commandement que Christ nous a rappelé tout à l’heure :  non pas « tu connaîtras », non pas « tu honoreras », mais « Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton coeur, de toute ton âme, et de toute ta pensée ».

 

Toutes ces affirmations nous rendent-elle coupable d’appropriation de la Bible hébraïque « dans une logique de substitution peu respectueuse de la foi juive », comme le crains Thomas Römer ? Je ne le crois pas : nous ne nous réapproprions pas ; au contraire, nous pressentons l’altérité des deux livres. Ils ont leurs livres, nous avons le nôtre, engendré, comme nous l’avons dit avec Bernard Cottret, par un texte ultérieur. On peut s’y risquer d’autant plus aisément que Thomas Römer lui-même indique : « Tous ces textes [des deux testaments] ont été intégrés dans un ensemble plus vaste si bien que leur agrégation [elle-même] produit un nouveau sens. ». Comparaison un peu tirée par les cheveux mais peut-être éclairante : Na (Sodium) + Cl (Chlore) = NaCl, le sel de cuisine ! ce qui n’a plus rien à voir avec les deux éléments d’origine. Il faut bien lire ma formule dans les deux sens : de même que le Nouveau testament « produit » un autre Ancien testament que Tanak, la lecture, la prise en compte du seul Nouveau Testament donnerait une idée très différente de notre justification et de notre libération -une idée, j’en suis convaincu, atrophiée-, et c’est pour cela que toutes les confessions chrétiennes nous encouragent à nous saisir des deux livres.

 

Pour nous, l’Ancien testament n’est pas l’histoire d’un peuple du passé ; il est la nôtre : nous lisons qu’il nous revient à nous aussi, comme il reviendra aux générations futures, de sortir d’Égypte, et nous croyons, que pour cela, une Parole nous accompagnera, nous portera et nous ouvrira toutes les mers rouges qui se présenteront sur notre chemin. Dieu nous parle par la Bible ; et il parle aujourd’hui !  Pour nous Chrétiens, « La Terre promise n’est plus quelque part au Moyen-Orient, mais partout où les hommes font de leur mieux pour vivre et faire vivre dignement. »

 

C’est nouveau, et tellement inattendu. Zacharie nous annonçait un « second Testament ». Paul nous propose un « Nouveau testament ».

 

Amen

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